Un musée au cœur d’un récit encore incomplet
À Bruxelles, la Maison de l’histoire européenne s’est donné une mission ambitieuse : raconter une histoire commune du continent. Mais raconter l’Europe sans son passé colonial a longtemps constitué un angle mort.
Une lacune que l’institution reconnaît désormais, dans un geste d’introspection. Avec « Postcolonial ? », présentée du 17 avril 2026 au 14 mars 2027, le musée s’attaque à ce refoulé historique, tout en amorçant une remise en question de ses propres récits.
Le point d’interrogation du titre agit comme un avertissement : l’Europe est-elle réellement entrée dans un monde postcolonial ou continue-t-elle d’en reproduire les logiques ?
Une exposition collective pour un sujet qui ne peut plus être confisqué
Le commissariat porté par Kieran Burns et Ayoko Mensah s’inscrit dans une dynamique élargie. Artistes, chercheurs, activistes : le projet revendique une pluralité de voix, jusque dans son processus de conception.
Des groupes consultatifs mêlant universitaires et acteurs de la société civile ont été mobilisés pour interroger les angles morts, challenger les choix narratifs et éviter une lecture trop institutionnelle. Une manière de déplacer l’autorité du musée sans pour autant s’en défaire.

Des chiffres qui traduisent une volonté d’ampleur
L’exposition déploie un dispositif conséquent :
- 25 œuvres d’artistes,
- 195 objets et documents,
- 8 récits filmés.
Une accumulation qui dit quelque chose : il ne s’agit pas ici d’une évocation symbolique, mais d’une tentative de reconfiguration du récit.
On retrouve au sein de l’exposition Yinka Shonibare et Susan Stockwell, mais aussi Sammy Baloji, Hew Locke, Banksy, Zohra Opoku, Alexis Peskine, Niyi Olagunju, ainsi que Rubén H. Bermúdez et Olivier Jobard, pour ne citer qu’eux.
Un ensemble volontairement hétérogène, qui mêle figures reconnues et pratiques artistiques ancrées dans des démarches documentaires, critiques ou militantes.
La décolonisation comme illusion de rupture
Le parcours remonte aux fondements du colonialisme européen, du XVe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, avant d’aborder la décolonisation.
Mais ici, pas de récit triomphal. L’indépendance de plus de 80 colonies après 1945 est présentée non comme une fin, mais comme une transition. Les rapports de domination se déplacent, se recomposent, persistent.
Ce constat s’inscrit dans un contexte plus large : celui d’un monde culturel profondément marqué par les débats récents sur la mémoire coloniale, notamment depuis le Meurtre de George Floyd et l’onde de choc provoquée par le mouvement Black Lives Matter.
Faire du musée un espace de confrontation
L’exposition ne se limite pas à montrer : elle cherche à provoquer. Témoignages filmés, dispositifs participatifs, programmation associée : tout concourt à transformer le visiteur en acteur du débat.
Présentée comme une première étape plutôt qu’un aboutissement, « Postcolonial ? » s’inscrit dans un processus plus large de transformation du musée lui-même. Une manière d’assumer que le récit reste en construction.

Une programmation qui déborde du cadre
« Postcolonial ? » ne s’arrête pas aux vitrines. L’exposition se prolonge dans une programmation pensée comme un terrain d’expérimentation, entre performances, ateliers et formats participatifs.
Premier rendez-vous : le 17 avril 2026, avec une soirée d’ouverture qui mêle performances d’artistes afro-descendantes, visites guidées par les commissaires et interventions artistiques. Un lancement qui annonce d’emblée une exposition en mouvement.
Parmi les temps forts, le 30 mai, l’artiste Justice Kasongo Dibwe propose un atelier autour de la mémoire coloniale du Congo à travers une installation de marionnettes mécaniques, entre transmission et création.
Les 20 et 21 juin, un week-end de rencontres et performances s’intéresse aux trajectoires migratoires contemporaines, en donnant la parole à des femmes issues de pays anciennement colonisés — une manière de relier directement histoire et présent.
À l’automne, d’autres rendez-vous prolongent la réflexion : le 26 septembre autour des pratiques artistiques comme formes de résistance et de la mémoire de la partition de l’Inde, le 20 novembre avec un séminaire sur les formes contemporaines de colonialité en Europe, ou encore le 12 décembre avec un atelier explorant les héritages coloniaux dans l’alimentation.
Autant de points d’entrée dans une programmation qui invite à revenir, à creuser, à débattre bien au-delà de la visite initiale.
Une Europe face à ses responsabilités
« Postcolonial ? » pose une question que les institutions européennes ont longtemps contournée : que faire de cet héritage ?
Rien ne peut être changé tant que cela n’est pas affronté,
écrivait James Baldwin. Une phrase qui pourrait servir de fil conducteur à l’exposition.
Sans apporter de réponse définitive, l’exposition a le mérite de déplacer le regard. Elle rappelle surtout que l’histoire coloniale n’est pas un passé lointain, mais une structure encore active.
Reste à savoir si le public suivra, et jusqu’où il acceptera d’aller dans cette remise en question.
Rendez-vous dès le 17 avril dès 18h30 pour découvrir « Postcolonial ? » à la Maison de l’histoire européenne.







