Pourquoi nous sommes folles des chaussures ?

Un jour, j’ai compris. Durant une danse effrénée lors d’un mariage, une jeune fille m’a violemment écrasé un orteil avec son talon. Douleur intense d’abord, fureur dévastatrice ensuite. Je me suis retournée pour crier ma colère, et j’ai vu : les chaussures coupables étaient une paire divine de sandales, vernis noir, talon de 12 centimètres. Avec une inimitable semelle rouge. Des Louboutin, en toute simplicité. Et là, la furie a laissé place à un calme serein mélangé d’envie : « cocotte, tu m’as détruit un ongle, j’ai mal à pleureur mais je te respecte. Avec ces shoes, tu peux me faire ce que tu veux ».

C’est le syndrome de la chaussure parfaite. Une maladie qui touche des millions de femmes dans le monde, une plaie sociale qui renfloue les caisses de la Trinité Christian Louboutin, Manolo Blanhik et Jimmy Choo, les dealers de cette drogue à talons, aussi haut que leurs prix. En France, chaque femme possède en moyenne plus de neuf ­paires de souliers, selon un sondage TNS Sofres 2008 et en achète au moins 6 paires par an. Je dis bien EN MOYENNE, parce que ce serait sans compter les obsédées qui peuvent en remplir une armoire entière, qui peuvent passer une partie ou tout leur salaire dans une seule paire d’escarpins. Ce serait aussi sans compter les dressings de stars qui en regorgent et nous font saliver à chaque reportage. Sans compter les Céline Dion ou Imelda Marcos, détentrices d’au moins 3.000 paires. Des collections d’art plus que des armoires. Au moment de la campagne présidentielle américaine, une vraie fixation s’est créée autour des chaussures de Sarah Palin (en France, celles de Ségolène Royal avaient fait parler d’elles). L’ex-gouverneur de l’Alaska a exhibé une paire d’escarpins en crocodile qui est devenue rapidement une référence de mode.

Après l’épisode du mariage et une rapide estimation de mon modeste arsenal (70 paires), une seule question : pourquoi ? Pourquoi cette quasi-unanimité féminine presque embarrassante autour de ces objets ? Ronde ou maigre, sérieuse ou frivole, habillée d’un éternel jean ou inconditionnelle de la jupe, la plupart des femmes trouvent dans l’achat d’une paire de chaussures un plaisir démocratique.

Nous tenons peut-être encore une fois ce syndrome de ces maudits contes de fées (qui nous ont eu avec les histoires des princes charmants). Cendrillon et son escarpin en verre, Dorothy et ses chaussures rouges qui la font voyager de partout. Même le Chat botté nous a influencées (le must de la saison automne/hiver 09-10 sont les cuissardes). Heureusement pour moi, le bon goût les a interdites aux moins de 1m75.

Mais qui a inventé cette sorcellerie ?

Le première apparition connue de chaussures à talons, portées par pure vanité, remonte à 1553, quand la petite Catherine de Médicis choisit une paire d’escarpins très hauts pour son mariage avec Henri II : la légende veut qu’elle mit des talons pour éviter au roi de se baisser pour lui baiser le front. Par la suite, Louis XIV imposa les talons à tous les hommes de sa cour. Et peu à peu beaucoup comprirent à la fois la respectabilité et la provocation érotique de l’objet.

Déjà au XVe siècle, les nobles vénitiennes chaussaient les chopines, des socles en bois hauts parfois jusqu’à 50 cm. Ces véritables tremplins, portés par Ophélia dans l’Hamlet de Shakespeare, étaient si hauts qu’elles ne pouvaient marcher que soutenues par deux personnes. Ce système de plateau se retrouve ensuite dans les « geta » japonaises : les tongs portées par les geisha et plus généralement par les femmes avec les vêtements traditionnels, comme le kimono. Elles peuvent atteindre les 30 cm.

Les Français et les Italiens se disputent la paternité du stiletto, l’escarpin à talon très fin qui dépasse les 10 cm : Salvatore Ferragamo les lançait en 1935 quand Roger Vivier réalisait sa propre version à Paris. Aujourd’hui, un tiers des chaussures vendues chaque année en France ont des talons de plus de 3 cm.

On songe aussi au mythe chinois du lotus d’or : un pied de femme pas plus long que 8 cm, qui s’est construit sur la tradition, initialement pratiquée par les familles royales, de bander les pieds de petites filles pour qu’il restent petits (la taille idéale était de 15cm). Ce geste devint par la suite une véritable habitude des mères orientales, basé sur l’idée que une jeune fille qui n’avait pas de petits pieds ne trouverait jamais trouver un mari qui fasse honneur à sa famille. La taille du pied et les petits souliers devinrent ainsi un véritable critère de beauté. On raconte qu’une femme pouvait voir ses pieds mis à nus, uniquement durant le bain ou durant l’acte sexuel avec son mari. Le rituel du dénouement de ce bandage faisait fonction de préliminaires, transformant de cette façon le pied, de mythe en fétiche.

Pied, je t’adore !

On ne peut pas faire l’impasse : Freud est passé par là aussi. Le pied, explique-t-il, ne serait rien d’autre qu’une extension du symbole phallique. Pour la femme, notamment, il serait « substitut du phallus ». Selon sa théorie, à travers le mécanisme du fétichisme du pied — la podophilie — on met en place un déplacement du désir sur une partie du corps, à l’exclusion de toutes les autres. Si le pied est un substitut du pénis, la chaussure serait-elle alors l’extension du vagin ?

Pour beaucoup d’hommes en tout cas, la chaussure est un véritable élément érotique, voire une fixation : en juillet 2007, un homme avait été arrêté en Allemagne parce qu’il attaquait des femmes dans la rue pour leur dérober leur chaussures. « Il n’y a pas d’être plus malheureux sous le soleil qu’un fétichiste qui languit après une bottine et qui doit se contenter d’une femme entière », constatait Karl Krauss. Si l’on tape sur Google les mots « vidéo », « fétiche » et « pied », 216.000 pages (en français) sont proposées.

En novembre 2007, David Lynch et Christian Louboutin ont contribué à élever ce fétichisme au rang d’art majeur. Leur exposition FETISH, à Paris, réunissait une série limitée de souliers signés de la main du chausseur, exposés côte à côte avec une série de photos prises par le réalisateur. Louboutin expliquait dans le catalogue qu’il existe « des souliers destinés au sexe ». S’il est un élément de fétichisme dans la garde-robe, c’est le soulier féminin, même sans talons. Il a l’allure d’un totem.

Une autre exposition, « Souliers », à la Maison du Danemark, nous apprend que Vivienne Westwood a été la première à faire de la chaussure à la fois une sculpture et un objet sexuel. Ses modèles conçus en 1973 n’étaient ni fonctionnels ni naturels mais plutôt des objets fous, avec une multitude de références sexuelles (les lacets par exemple) et la pointe en forme de pied félin. « Les chaussures ne sont pas un accessoire, c’est un attribut », pouvait-on lire sur le mur d’entrée de l’expo.

Une économie fleurissante

Si, par le passé les chaussures étaient un objet de luxe, elles sont désormais accessibles à la plupart des femmes. Les commerçants et les marques le savent bien et envahissent le marché : 350 millions de chaussures se vendent en France chaque année. Les Galeries Lafayette ouvrent partout en France des espaces dédiés aux chaussures. Paola Jacobbi, spécialiste des questions de mode et auteure du livre « Je veux ces chaussures ! » explique le phénomène :

« Afin d’accroître la popularité de leurs marques, les grandes griffes de la mode se sont tournées vers la production d’accessoires, tels que les sacs, les lunettes, les cosmétiques ou les chaussures, nettement plus abordables que les robes, manteaux et tailleurs ». « Pendant une longue période, 80% des ventes de souliers se faisait sur du noir ou du marron. Aujourd’hui on assiste à un vrai retour de la créativité. »

« Et quand il y a de la créativité, la femme ne demande qu’à acheter », explique Hélène Kassimatis, professeur en charge des enseignements liés aux accessoires de mode à l’Institut Français de la mode. Il est vrai qu’avec des prix si variés, une femme peut très bien s’acheter trois paires différentes : avec le même jeans, elle gagnera ainsi trois look différents.

Les talons des femmes

Ce qui est sûr, c’est que la chaussure à talon reste une des dernières traces exclusivement féminines dans notre habillement, peut-être la seule qui nous différencie encore et vraiment des hommes. Aujourd’hui, nous portons des pantalons, nous leur volons leur chemise, nous avons adopté le smoking masculin grâce à Yves Saint-Laurent… La dernière mode est celle de porter le caleçon de son mec en guise de lingerie ; pour ne pas citer le must du must, le boyfriend jeans : ce jean informe, qui fagote au possible mais qui est so trendy. Rien ne peut, comme un talon, nous aider à nous sentir anatomiquement femme : il accentue la cambrure des reins, projette les fesses en arrière et oblige à une tenue plus droite de la ligne du dos.

Cette nécessité de féminité et de pouvoir a généré une mode incontournable : grand nombre de femmes, même en gardant un style décontracté ou casual, se permettent des talons sous leurs jeans. Deux filles française ont crée la Talon’s Academy, une vraie école qui organise des session d’apprentissage à la marche avec talons. Sur leur site, on peut y lire leur démarche : « Pour apprendre à être confiante et sexy, chaussée de talon ». Et à ne pas écraser les orteils de ses consœurs en dansant ?

 

PAR FEDERICA QUAGLIA (SLATE.FR)

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