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Egypte et Syrie : révélation de l’agenda caché d’Erdogan

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L’explosion du conflit syrien début 2011 annonçait la fin de la stratégie officiellement déclarée par la Turquie de « zéro problème avec ses voisins », mais plus important encore, il a révélé un « agenda caché » dans la politique étrangère turque sous le gouvernement du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan…

Ce que Sreeram Chaulia, le doyen de l’École des affaires internationales Jindal dans le Sonipat de l’Inde, décrit comme un « insidieux agenda caché  » (1) dissimulé idéologiquement comme  »islamiste ».

Mais dans une analyse plus poussée, il se révèle être un néo-ottomanisme qui utilise à la fois l’islamisation et l’héritage de Mustafa Kemal Ataturk sur le plan de la politique interne et étrangère de la Turquie au niveau régional, comme un outil pour faire revivre ce qui était autrefois l’Empire Ottoman.

Invoquant l’ancienne splendeur impériale de son pays, le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davotoglu avait écrit : « Comme au seizième siècle… nous ferons de nouveau des Balkans, du Caucase, et du Moyen-orient, avec la Turquie, le centre de la politique mondiale dans l’avenir. « C’est l’objectif de la politique étrangère turque et nous atteindrons notre objectif. »

L’objectif pour 2023 de l’AKP- le parti au pouvoir d’Erdogan-, comme proclamé lors du son récent quatrième congrès général serait : « une grande nation, une grande puissance. »(2) Erdogan a exhorté la jeunesse de la Turquie à considérer non seulement 2023, mais aussi 2071 comme le moment où la Turquie « atteindra le niveau de nos ancêtres Ottomans et Seldjoukides en l’an 2071 » (Propos déjà formulés en décembre dernier)

« 2071 va marquer les mille ans de la bataille de Manzikert, » lorsque les Turcs seldjoukides ont défait l’Empire byzantin et marqué l’avènement de l’Empire ottoman, selon Fradkin et Libby.

Il y a environ six mois, Davotoglu se sentait tellement confiant et optimiste pour juger « qu’il était maintenant enfin possible de réviser l’ordre imposé » par l’Accord Sykes-Picot de 1916 conclu entre les Britanniques et les Français en vue de partager entre eux l’héritage arabe de l’Empire ottoman.

Davotoglu sait très bien que les pan-arabes ont été en lutte depuis, en vain jusqu’à présent, pour s’unir en tant que nation et se débarrasser de l’héritage de l’Accord Sykes-Picot, mais pas pour restaurer l’Empire ottoman d’avant. De plus, il sait également que les mouvements politiques islamistes comme la Confrérie Internationale des Frères musulmans (MBI) et le Hizb-ut-Tahrir al-Islami (Parti islamique de libération) ont été initialement fondés en Égypte et en Palestine respectivement en réponse à l’effondrement du Califat islamique ottoman.

Toutefois, les références islamistes de Erdogan ne peuvent être considérées simplement comme une imposture, ses antécédents, tant sa gestion du pays comme ses pratiques au sein du bureau politique depuis 2002, ainsi que ses politiques régionales depuis l’explosion du conflit syrien il y a moins de trois ans révèlent tous, qu’il croit en sa version de l’Islam comme le bon outil pour poursuivre son agenda ottoman.

Erdogan cherche évidemment à recruter les musulmans comme les « soldats » qui se battront non pas pour l’Islam en soi, mais pour ses ambitions néo-ottomanes. Assez tôt en décembre 1997, a été requise contre lui une peine de 10 mois de prison pour avoir récité un poème : « Les mosquées sont nos casernes, les coupoles nos casques, les minarets nos baïonnettes et les croyants nos soldats ». Le poème était considéré comme une violation du kémalisme par le pouvoir judiciaire laïque.

Trompeuse « fenêtre d’opportunité »

Cependant, le machiavélisme d’Erdogan ne trouve aucune contradiction entre son approche islamiste et sa promotion du « modèle turc », qui vend ce qu’on appelle l’islam sunnite « modéré » dans le cadre de l’État laïque et libéral d’Atatürk tous deux comme une alternative aux états religieux tribaux conservateurs dans la péninsule arabique et le rival sectaire de la théocratie conservatrice chiite en Iran.

Il a perçu dans le dernier retrait américain du Moyen-Orient en faveur de l’Océan Pacifique le résultat d’un vide de puissance régionale lui procurant une occasion historique de combler le poste vacant.

Günter Seufert écrivait pour l’institut allemand Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP) le 14 octobre dernier : « L’affaiblissement de l’Europe et le déclin de l’influence des Etats-Unis dans la région du Moyen-Orient  » ont été vus par le leadership du parti au pouvoir d’Erdogan  » telle une nouvelle chance d’établir la Turquie comme un acteur influent dans la région « .

Les Etats-Unis et Israël qui ont recruté la Turquie contre l’Iran, ont aussi sérieusement nourril’illusion de leadership régional de Erdogan. Ils se sont trompés en croyant de manière irréaliste que la Turquie pourrait s’opposer et éviter l’émergence de l’axe international russe et des acteurs régionaux, de l’axe iranien ainsi que des protagonistes traditionnels que sont l’Égypte et l’Arabie Saoudite, sans parler de l’Irak et la Syrie s’ils devaient survivre à leur conflit interne.

A coup sûr, ses alliés de la Confrérie Internationale des Frères musulmans (MBI) et son soutien logistique machiavélique à peine voilé d’Al Qaïda et des organisations terroristes qui lui sont liées ne sont pas et ne seront pas un contrepoids.

Il a d’abord concentré son rayonnement auprès du peuple arabe sur la promotion du « modèle turc », surtout pendant les premiers mois du soi-disant « printemps arabe », qu’il appelle comme le modèle à suivre et qu’il espère sera suivi par les masses en révolte, ce qui le placerait en tant que mentor régional et chef de file.

Mais tandis que l’explosion du conflit syrien le contraint à révéler son « agenda caché » islamiste et son alliance avec les Frères musulmans, le retrait du pouvoir en Égypte de ces derniers en juillet avec toute l’incidence géopolitique régionale qu’il implique et soutenu par l’autre poids lourd du monde arabe qu’est l’Arabie Saoudite, le prit au dépourvu et a dissipé ses ambitions pour le leadership de la région, mais surtout, a mis à jour son « agenda caché » néo-ottoman et l’a poussé à abandonner toutes les prétentions laïques et libérales de sa rhétorique de « modèle turc « .

Une idole arabe sans plus

Erdogan et son ingénieur de la politique étrangère Davotoglu ont ainsi essayé d’exploiter l’adoption arabe et musulmane de la question de la Palestine comme l’élément central de leurs priorités de la politique étrangère.

Depuis la rencontre d’Erdogan avec le président israélien Shimon Peres lors du Sommet économique de Davos en janvier 2009, l’attaque israélienne contre le bateau d’aide humanitaire turque à Gaza, le Mavi Marmara en 2010, et l’appel du pied de la Turquie au mouvement de résistance islamique « Hamas » à Gaza, lors de l’opération israélienne Plomb durci (2008-2009) et de l’opération Pilier de défense en 2012, le Premier ministre de la Turquie est devenu l’idole arabe qui a été invité à participer au sommet et aux réunions ministérielles de la Ligue Arabe.

Cependant, lors d’entretiens avec Research Turkey, la branche turque de CNN et d’autres médias, Abdullatif Sener (3) a mis en évidence le machiavélisme d’Erdogan et remis en question la sincérité et la crédibilité de ses postures publiques islamiques, arabes et palestiniennes.

« Erdogan agit sans tenir compte de la religion même sur certaines questions de base, mais il rend des messages religieux pointus… Je ne considère pas que le Parti AKP soit un parti islamiste, mais comme un parti qui recueille des votes en utilisant les discours islamiques « , a déclaré Sener, ajoutant que « le rôle au Moyen-Orient lui a été attribué  » et  » le soutien logistique fort  » aux islamistes qui ont  » mené des activités terroristes  » en Syrie  » est fourni par la Turquie  » de M. Erdogan.

Dans une interview avec CNN Turc, Sener a lancé une bombe quand il a souligné que la dispute de l’AKP avec Israël était « contrôlée ». Pendant le boycott diplomatique d’Israël, de nombreuses offres ont été accordées à des sociétés israéliennes et la Turquie a accepté d’accorder à Israël le statut de partenaire dans l’OTAN : « Si la préoccupation de l’AKP est de confronter Israël alors pourquoi servent-ils à l’avantage d’Israël ? « . Dans une autre interview, il a déclaré que les systèmes de radar de l’OTAN installés à Malatya sont là pour protéger Israël contre l’Iran.

Sener a fait valoir que le grand gagnant de la chute du gouvernement syrien du président Bachar al-Assad serait Israël, car il affaiblira le Hezbollah libanais et l’Iran, mais la Turquie de Erdogan est le plus ardent défenseur d’un changement de régime en Syrie, a-t-il dit.

La politique syrienne d’Erdogan sonnait le glas de sa stratégie de « zéro problème avec ses voisins » ; le bain de sang provoqué par des terroristes dans le conflit syrien a relégué sa stratégie aux oubliettes.

L’histoire de Liz Sly dans le Washington Post de ce 17 novembre a souligné comment ses politiques syriennes « sont allées de travers  » et ont été contre-productives en « plaçant Al Qaïda sur les frontières (turques) de l’OTAN pour la première fois. « 

Avec son alliance avec les Frères musulmans, il a exclu l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, en plus des autres poids lourds arabes que sont la Syrie, l’Irak et l’Algérie et il s’est retrouvé avec « zéro » amis dans la région.

Selon Günter Seufert, la politique étrangère globale de la Turquie, et pas seulement que sur la Syrie, « s’est heurtée à un mur de briques » parce que la direction du parti au pouvoir de M. Erdogan  » a vu des changements politiques au niveau mondial à travers la lentille romancée d’une idéologie » (c-à-d islamiste).

Trop tard pour faire marche-arrière

Maintenant, il semble que la Turquie de Erdogan  » fait prudemment marche-arrière » sur sa politique étrangère « , a déclaré Seufert. Il « veut renouer » avec l’Iran et  » la demande de Washington à cesser de soutenir les groupes radicaux en Syrie n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd turc ».

« Le rétablissement des liens » avec l’Iran et le pouvoir irakien (chiite) éloignera davantage les Saoudiens qui ne pouvaient tolérer la restauration de ces relations de même qu’avec leur allié historique et stratégique américain parce qu’ils étaient déjà furieux de l’alliance de Erdogan avec les Frères musulmans financés par le Qatar et sponsorisés par les Etats-Unis, les Saoudiens n’ont pas hésité à risquer publiquement un désaccord avec leur allié américain sur la destitution des Frères musulmans en Égypte il y a cinq mois.

Dans ce contexte est venue la récente visite de Davotoglu à Bagdad, qui  » a mis en évidence la nécessité d’une grande coopération entre la Turquie et l’Irak contre le conflit sunnite – chiite « . En outre, il a « personnellement » voulu « passer chaque année, le mois de Muharram à Karbala et Najaf (les lieux saints chiites irakiens) avec nos frères (chiites) là-bas ». (4)

Dans le même contexte de « rétablissement des liens » est venu Erdogan jouant l’hôte la semaine dernière chez le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, pas à Ankara, mais à Diyarbakir, que les Kurdes turcs chérissent comme étant leur capitale de la même manière que Kirkouk chez les Kurdes irakiens.

Cependant, le jour même de la visite de M. Barzani, Erdogan a exclu la possibilité d’accorder aux Kurdes turcs leur droit universel à l’autodétermination quand il a annoncé comme la solution pour le conflit kurde en Turquie, la « fraternité islamique », tandis que son adjoint, Bulent Arinc, a annoncé que « l’amnistie générale » pour les détenus kurdes  » n’est pas à l’ordre du jour.  » Trois jours plus tôt,

soit le 15 Novembre, le président turc Abdullah Gul a déclaré : « La Turquie ne peut pas permettre le fait accompli » de déclarer une autonomie provisoire kurde le long de ses frontières sud avec la Syrie, alors que les politiques contre-productives de son Premier ministre ont permis avec Al Qaida de prendre le contrôle de la partie nord-est du territoire syrien.

Le néo-ottomanisme de Erdogan fort de son idéologie sectaire islamiste a eu pour effet d’à la fois renforcer la fracture entre chiites et sunnites, mais aussi entre Syriens, Irakiens, Egyptiens, Emiratis, Arabes saoudiens et libanais, Kurdes, Arméniens, Israéliens et les Iraniens ainsi que la Turquie et libéraux et laïcs de la région. Sa politique étrangère est en ruine avec un prix économique lourd comme le montre la récente dévaluation de 13,2% de la livre turque par rapport au dollar américain.

« Une marche-arrière » peut-être trop tardive pour faire parvenir Erdogan et son parti à la tête des futures élections locales de mars prochain et des élections présidentielles qui vont suivre en août 2014.

 Source: Investig’Action

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