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Entretien avec Rachid MADRANE, Ministre de l’aide à la jeunesse, des maisons de justice et de la promotion de Bruxelles.

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Nous étions à la rencontre de Rachid Madrane qui a accepté de nous recevoir dans son cabinet. Chaleureux et charismatique, l’homme politique de gauche évoque son parcours personnel, explique en quoi le gouvernement Michel fait fausse route en matière d’asile et d’immigration. Enfin, le socialiste nous a confié son allergie chronique à la discrimination et au racisme dans un langage franc et cash, Rachid Madrane nous met en garde contre le « choc des civilisations ».

Entretien…

Vous êtes né en Belgique, votre parcours professionnel est remarquable. Et pourtant, fils d’immigré marocain vous êtes ! Qu’est ce qui selon vous a fait la différence quand on connait les difficultés des populations d’origine immigrées à grimper socialement ?

Rachid Madrane

Rachid Madrane Ministre belge

Moi, je raisonne sur base de ce que je vois: il y a des tas de jeunes issus de l’immigration qui réussissent des études supérieures et apportent leur compétence et leur force de travail à une société belge qui serait sans eux en déclin démographique. Il faut reconnaître et valoriser cet apport. La moitié des créations d’entreprise à Bruxelles sont le fait de personnes issues de la diversité. L’immigration, c’est une plus-value pour la Belgique.

Mais il faut aussi reconnaitre qu’il existe en Belgique, et particulièrement à Bruxelles, une ségrégation violente en matière d’accès à l’emploi, d’accès au logement, en matière d’enseignement.

Il y a de jeunes diplômés issus de l’immigration qui pourtant ne trouvent pas de travail, à cause de la discrimination. Il faut aussi voir ces obstacles.

Vous savez, l’immigration est aussi une question de parcours individuel. Parfois, il suffit d’une rencontre avec un professeur ou un éducateur pour vous mettre sur les rails. Il suffit qu’une main se tende, qu’une porte s’ouvre, pour qu’une vie change…

J’ai peut-être eu la chance d’avoir des parents soutenants pour qui l’école et l’éducation sont des valeurs importantes et qui avait un projet de vie pour leurs enfants.

Et, puis comme je l’ai déjà dit, je dois tout aux services publics ; à l’école, aux mutualités, aux hôpitaux,… Ce qu’on m’a donné, j’ai envie de le rendre.

Aujourd’hui, vous retrouvez des enfants issus de l’immigration marocaine dans tous les domaines et toutes les professions : professeurs, artistes, journalistes, chefs d’entreprise, magistrats, médecins, commerçants, policiers, militaires,…

La lutte contre la discrimination à l’emploi est l’un de vos principaux combats. Vous êtes d’ailleurs à l’origine de la loi sur la diversité, une loi qui porte votre nom. Qu’est ce qui coince concrètement? C’est la mécanique du système qui est discriminante dans son ADN ou est-ce une question de mentalité dans le chef des employeurs ?

Oui, effectivement, la lutte contre le racisme est le point de départ de mon engagement. Mon adhésion au PS remonte à 1985, dans la foulée des campagnes « Touche pas à mon pote » de S.O.S Racisme.

Une étude récente de l’ULB (IGEAT) a montré que la ségrégation sociale commence dès l’enseignement maternel.

Plus globalement, les inégalités augmentent, et les citoyens belges « d’origine immigrée » sont parmi les franges de la population les plus touchées par l’aggravation de la précarisation (comme le montre par exemple l’évolution du baromètre social bruxellois).

L’emploi est un enjeu crucial pour nos sociétés. C’est par l’emploi qu’on donne accès à l’ascenseur social. C’est un outil essentiel à l’émancipation de chaque individu et à leur participation à une vie sociale et économique.

Or, les chiffres le prouvent, la discrimination à l’embauche est toujours bien présente sur le terrain.

Un premier monitoring socio-économique élaboré par le SPF Emploi et le Centre pour l’égalité des chances (sorti le 06 septembre 2013) a mis en évidence, si besoin en était, que la discrimination à l’emploi perdure en Belgique.

Nous devons continuer plus que jamais à mener des politiques inclusives, à lutter contre la discrimination notamment la discrimination à l’embauche mais aussi tous les autres types de discrimination, à investir dans la cohésion sociale, l’emploi, la prévention, l’éducation.

Beaucoup de politiques ont été menées. Le PS est à la base de tout l’arsenal législatif et institutionnel de lutte contre toute forme de discrimination, qu’il a continuellement renforcé ; je pense à la loi Moureaux, à la loi Onkelinx.

En 2008, lorsque j’étais député, j’ai rédigé et fait adopter un texte de loi qui étend la législation anti-discrimination. Grâce à cette « ordonnance Madrane » comme vous dites, les pouvoirs publics ont désormais la faculté d’engager prioritairement un pourcentage de demandeurs d’emploi issus des quartiers de notre Région les plus touchés par le chômage.

Je suis très fier d’avoir pu porter au nom du PS cette ordonnance importante pour nombre de Bruxellois qui sont quotidiennement discriminés.

Ces mesures ont permis de belles réussites. Sans elle, la situation serait pire. Mais tout n’est pas rose et il y a encore beaucoup de travail.

Il est de la responsabilité des pouvoirs publics et de tous les acteurs de l’emploi et de la formation de s’interroger sur ce qu’il y a lieu de mettre en place pour cette jeunesse qui est née ici, qui vit ici, mais qui se trouve reléguée. C’est en tous les cas ce que j’essaie de faire personnellement dans mon combat politique et dans la mesure de mes compétences depuis de très nombreuses années.

Maintenant il faut également que les entreprises prennent leur part de responsabilité et participent à ce grand effort d’insertion. Elles doivent bien sûr être créatrices d’emploi mais aussi contribuer à la formation des jeunes via des stages.

Les camerounais de Belgique ont-ils raison d’avoir autant peur du gouvernement de Charles Michel ?

« La N-VA mène une politique qui fait de l’immigré et du demandeur d’asile une menace pour la société ».

Je ne pense pas qu’il s’agisse spécifiquement de la communauté camerounaise mais il est vrai que le Gouvernement Michel et plus spécifiquement la N-VA mène une politique très stricte en matière d’asile et d’immigration.

La N-VA mène une politique qui fait de l’immigré et du demandeur d’asile une menace pour la société. Cette politique inhumaine porte dans certains cas atteinte aux principes et droits fondamentaux consacré dans la Convention international des droits de l’homme.

Le discours de la droite au sein des communautés africaines est d’accuser le parti socialiste de maintenir les africains dans une situation de précarité pour se présenter à eux en sauveur grâce à l’octroi des aides sociales. Quelle réponse ?

C’est évidemment totalement faux et absurde !

Le parti socialiste a toujours été là pour gommer les injustices, la vocation de notre Parti est de défendre les populations les plus faibles. Notre combat, c’est celui de la solidarité, de l’égalité, c’est celui de la défense des plus vulnérables, quelles que soient leurs origines ou leurs convictions philosophiques.

C’est encore un faux procès de la droite.

Vous êtes fan de Jazz et jouez vous-même de la musique. Comment vous jugez-vous ? Parfaitement intégré ou entièrement assimilé ?

Je me considère comme un belge à part entière. Je suis né dans les marolles, j’ai été à l’école à Bruxelles, j’ai fait mes études à l’ULB.

Après bien sûr, je suis attaché à la culture arabo-musulmane qui fait aussi partie de moi.

Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait choisir, la Belgique est mon pays, celui qui m’a permis, comme je l’ai déjà dit de me former, de devenir ce que je suis aujourd’hui et le Maroc représente mes origines et donc une partie de ma culture. Ne me demandez pas de choisir entre ma mère et mon père…

Dans votre compétence d’aide à la jeunesse, avez-vous des projets spécifiquement destinés à la jeunesse immigrées ?

Non, je m’adresse à tous les jeunes en difficulté et non à une communauté en particulier.

Se voir confier l’Aide et la Protection de la Jeunesse est un défi magnifique, j’en suis très fier! Ce sont des compétences qui parlent au socialiste que je suis. Ce sont des matières centrées sur l’humain – délicates, c’est vrai, mais passionnantes.

En matière d’Aide à la Jeunesse, il faut évidemment privilégier la prévention. C’est là un des grands défis à mes yeux. La prévention, c’est un secteur dans lequel j’ai travaillé, à l’époque où j’ai collaboré à un Contrat de Quartier. Je sais donc combien il est fondamental d’aller au contact des jeunes dans les quartiers sensibles, pour infléchir leurs parcours de vie en douceur quand ils menacent de basculer.

La prévention, c’est aussi, pour notre secteur, se rendre disponible et accessible le plus rapidement possible quand un jeune rencontre une petite difficulté afin que cette dernière ne devienne pas un énorme problème et entraîne par conséquent beaucoup de travail et surtout beaucoup de souffrance pour le jeune et sa famille.

On a beaucoup débattu sur la question du vivre ensemble ces derniers mois, quel est votre point de vue sur le vivre ensemble à Bruxelles ?

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins.

La première voie qui s’ouvre à nous est celle de la prophétie du « choc des civilisations » qui va chercher dans la peur et les instincts les plus bas. C’est l’incendie si facile à déclencher et qui s’entretient seul, s’alimentant de la peur et du repli. S’y engager, c’est donner raison à nos ennemis, qui cherchent à nous diviser, à semer la haine, à détruire le vivre-ensemble, à pousser nos démocraties à se mettre elles-mêmes en danger. Cela, je le refuse.

L’autre voie consiste à agir ensemble pour construire une société plus juste, qui reconnaît les appartenances multiples et évolutives de chacun, tout en affirmant bien haut sa foi en des valeurs communes inaliénables qui font de nos sociétés un espace de liberté et d’égalité.

C’est cette voie, et cette voie seulement, qui nous permettra de retisser le lien social qui se dénoue, de refonder le vivre-ensemble et de faire reculer la terreur.

Mais il ne faut pas nier les difficultés. Les obstacles au vivre-ensemble sont effectivement plus nombreux aujourd’hui.

Entretien réalisé par Nel Tsopo Nziemi

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