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Square Lumumba : les leçons pour la construction d’une conscience africaine et citoyenne en Belgique

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Tribune libre de Kalvin SOIRESSE NJALL, Militant et Ex-Coordinateur du Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations.

Du recul, quelques jours de réflexion, il m’en fallait pour faire de l’ordre dans mes idées et prendre toute la mesure de l’événement mémoriel mais aussi historique qui vient d’avoir lieu. Depuis plus d’un mois, pris dans le tourbillon de la préparation de cet événement, la gestion des contradictions et des critiques venant de tous bords, je n’ai pas vraiment eu le temps de réaliser toutes les conséquences de l’avènement d’un square mais aussi d’un mât tronqué au nom de Patrice Lumumba à Bruxelles. J’ai décidé de prendre du temps car je considère qu’en termes de construction d’une conscience africaine en Belgique, nous sommes aujourd’hui à étape charnière. Ce texte est donc personnel même si, fort de mon expérience de militant au sein d’un Mouvement citoyen panafricain et décolonial, je m’appuierai sur des éléments tirés de notre expérience collective. Il était aussi important et urgent d’écrire car des incompréhensions et des revendications de toutes sortes sont nées après l’annonce de l’obtention de ce square au sein même des communautés africaines. Certaines inquiétudes doivent être dissipées et certaines contre-vérités démenties. Elles ne doivent pas être préjudiciables au travail que nous effectuons pour nos enfants et les générations futures.

L’importance des espaces de transmission intergénérationnelle

« Le Congo est grand et il exige de nous de la grandeur ». En écrivant ces mots, je pense à l’activiste congolais Luc Nkulula, de La Lucha, décédé dans l’incendie plus que probablement criminel de sa maison à Goma. Je partage avec cet authentique patriote africain du Congo le fait d’avoir Patrice Lumumba pour modèle politique. En l’écoutant prononcer cette phrase, je me sentis frissonner comme la première fois que je vis le film « Lumumba » de Raoul Peck. J’avais 19 ans. Depuis, Lumumba m’accompagne dans mes luttes et dans la construction de mes convictions. Lumumba, ce n’est pas n’importe qui, ce n’est pas n’importe quel homme politique. Lumumba est un homme d’État, un visionnaire comme on n’en fait plus. Il est dans la catégorie des plus grands, Nkrumah, Sankara, Malcolm X, Mandela, Fanon, Césaire, etc.

Lorsqu’il fait irruption dans votre vie, il vous accapare, il vous transforme et vous ne voyez plus l’Afrique de la même manière. Vous ne voyez plus le monde de la même manière surtout lorsque vous sortez de l’adolescence. Je me suis donc, dès mon arrivée en Belgique, jeté dans les initiatives qui visaient à faire connaître et reconnaître la pensée politique du Premier Ministre. Ce frisson, cette passion, cette volonté de faire reconnaître la vraie stature et les idées de cet homme là où je vis, d’autres personnes l’ont eu avant moi. D’autres ont mené des initiatives courageuses avant les Mouvements et plate-forme dont j’ai été membre. Et pourtant, je n’en connaissais qu’une partie. À l’heure de concrétiser cette lutte engagée il y a plus d’une quinzaine d’années, je me suis rendu compte que nous nous sommes concentrés sur une partie de ce que nous savions de ce combat, faute de transmission intergénérationnelle en matière de luttes. J’ai personnellement découvert le rôle joué par certains acteurs et certaines actrices ainsi que leurs initiatives après le 17 avril et le vote à l’unanimité du conseil communal de Bruxelles-Ville concernant le square Lumumba.

Pour l’édification d’une conscience africaine et citoyenne en Belgique, la mémoire des luttes des plus anciens doit être transmise aux plus jeunes. Ce partage d’expérience doit pouvoir leur faire comprendre d’une part qu’ils n’ont rien inventé, ce qui les incitera à plus d’humilité, et d’autre part leur donner des outils pour accélérer les luttes.

Notre Mouvement, le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations est né avec la conscience qu’il n’avait rien inventé, mais qu’il partait des expériences passées des associations et individus qui le constituaient pour développer une nouvelle ligne politique ainsi qu’une nouvelle stratégie. Nous nous sommes aussi appuyés sur l’héritage du premier « Collectif Mémoire Coloniale » instauré par le CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde) dont j’ai suivi à l’époque certains événements. Je plaide donc pour la mise en place d’espaces permanents de transmission et de dialogue intergénérationnels afin que les ingrédients de nos luttes ne se perdent pas. Ces espaces doivent permettre la reconnaissance à leur juste valeur du travail des anciens afin d’éviter les frustrations. Pour que cette initiative soit efficace, il faudra aussi que les anciens mettent un tant soit peu de côté leurs différents du passé pour penser à l’avenir de nos communautés.

Patrice Lumumba est Congolais mais négliger sa dimension africaine, c’est déforcer le pouvoir de ses idées.

S’intéresser au Congo est le devoir de tout Africain. S’intéresser à l’Afrique est le devoir de tout Congolais. Si Patrice Lumumba finissait très souvent ses discours par « Vive le Congo », « Vive l’unité africaine », ce n’est certainement pas un hasard. Il a compris que la force et la souveraineté de son pays ne peut résider que dans la force et la souveraineté de tout le continent africain. La position stratégique du territoire congolais en Afrique, ses ressources, l’histoire spirituelle des royaumes et empires qui s’y trouvaient nous oblige à être lucide à défaut d’être sentimental : l’Afrique ne sera jamais souveraine tant que le Congo sera exploité par le colonialisme qui a tué Lumumba. Les projets politiques, économiques et culturels à long terme du continent africain dépendent de la force du Congo. Patrice Lumumba était un nationaliste panafricain. Il n’était ni micro-nationaliste, ni tribaliste. Les destins des peuples africains sont liés car ces peuples ont les mêmes caractéristiques et subissent le même sort depuis plus de 600 ans. Durant ces six siècles, une technique a été la plus utilisée par l’impérialisme et le capitalisme pour maintenir leur mainmise sur le continent : « le diviser pour régner ». Pour y arriver, il est de bon ton de développer des particularismes destructeurs plutôt que des points communs constructeurs d’un avenir commun. Lumumba l’a compris et après la conférence panafricaine d’Accra en 1958, ses convictions et son action panafricaines se sont renforcées. Il a été élu dans le Comité Directeur de la Conférence des peuples africains et a, dans le sillage du président ghanéen Kwame Nkrumah réclamé dès le 9 octobre 1959 la constitution des États-Unis d’Afrique .

Dans nos diasporas, nous devons nous inspirer de cette pensée féconde et pragmatique. En effet, notre sort dans les diasporas est lié à la situation dans toute l’Afrique. Notre image ici en Europe et nos problèmes ne connaîtront des solutions structurelles que si l’image de l’Afrique et sa situation changent. L’image de l’Afrique ne changera que lorsqu’elle sera indépendante et souveraine politiquement, économiquement et culturellement. Lorsqu’ici ou ailleurs en Europe vous passez dans la rue, la première chose que les gens voient, ce n’est pas le Congolais, mais bien le Noir et l’Africain. C’est sur cette base que les premiers jugements seront faits sur votre personne. Les conséquences de la propagande coloniale belge frappent tous les Noir-e-s de Belgique sans aucune distinction. L’histoire nous le montre, ce n’est pas parce-que vous êtes d’origine togolaise que vous serez traité différemment de celui ou celle qui est d’origine congolaise. Se limiter aux mauvais choix politiques de certains dirigeants africains vis-à-vis du Congo pour refuser l’esprit panafricain serait une erreur et une courte vue de l’esprit fatale à l’Afrique et aux diasporas. Il faut faire la différence entre les peuples et les dirigeants, surtout à l’heure actuelle où se font face le panafricanisme du syndicat des chefs d’État pour la plupart dictateurs et le panafricanisme des peuples.

Quinze ans de lutte ne peuvent être réduits à une question d’instrumentalisation

C’est le contexte qui détermine les moyens de toute lutte. Il est tout à fait normal que les résultats d’une lutte ou les étapes de la lutte elle-même soient soumis à la critique. Patrice Lumumba lui-même avait été critiqué par ses amis, notamment Frantz Fanon pour avoir fait des concessions à l’intérieur même de la classe politique congolaise. La plus grande concession qu’on lui reprochait était d’avoir accepté que Joseph Kasavubu devienne Président de la République alors qu’il n’avait pas gagné les élections . Cependant, il n’est pas constructif pour nos communautés que l’on tombe dans un simplisme négatif. Nous avons été accusés d’avoir été instrumentalisés électoralement par le Parti Socialiste. J’ai même lu que nous étions des « Nègres endimanchés » qui allaient demander des choses au bourreau de Lumumba. Tenir un tel discours sans aucune autre forme de nuance est une insulte vis-à-vis de l’intelligence de toutes celles et tous ceux qui ont réfléchi et se sont battus toutes ces années pour avoir ici en Belgique un lieu de mémoire pour Lumumba. Ce n’est pas parce-que Lumumba a négocié avec le pouvoir belge lors de la table-ronde de 1959 qu’on peut affirmer qu’on a « donné » l’indépendance au peuple congolais. C’est par la lutte que ce peuple a exigé l’indépendance et l’a arraché. Dans la lutte pour la place Lumumba, nous, descendants de Lumumba, nous sommes inscrits dans la même démarche. Ce n’est pas parce-que nous négocions que nous ne mobilisions pas la rue. Il nous est déjà arrivé d’organiser des actions interdites. Certain-e-s ont cru découvrir la réalité du projet alors qu’à travers des marches, des conférences, des colloques, des festivals, nous avons clairement exprimé notre volonté d’avoir cette place et les différentes étapes que nous franchissions.

Une question revient elle aussi régulièrement : pourquoi perdez-vous votre temps à lutter pour ces choses ici au lieu de le faire en Afrique ? La réponse est simple : parce-que nous vivons ici et que nous ne sommes pas égoïstes. L’un n’empêche pas l’autre. Très souvent, celles et ceux qui posent la question sont les mêmes qui affirment qu’ils ou elles vont rentrer en Afrique sans jamais le faire. Leurs enfants et leurs petits-enfants évoluent dans un environnement colonial. Les trois quarts de la journée, ces enfants fréquentent des écoles où l’histoire coloniale et la présentation de l’Afrique reposent largement sur des stéréotypes issus de la propagande coloniale. Quand ils rentrent de l’école, le parent fatigué par une journée de travail harassante n’a pas toujours la force de se lancer dans un travail de déconstruction. Après, on s’étonne que surgissent de graves problèmes d’identité et de confiance en soi. Les rares initiatives associatives pérennes ne suffisent pas à combler ce manque. Par ailleurs, le retour en Afrique n’est pas synonyme de décolonisation dans la mesure où plusieurs gouvernants africains plongent encore leurs peuples dans l’idéologie néocolonialiste. Nous sommes toutes et tous conscients que parmi ces enfants, certains grandissent et grandiront ici, y feront leur vie. Comment peuvent-ils s’ancrer dans une citoyenneté respectée tout en contribuant à la grandeur de l’Afrique et de ses diasporas ? Comme cela a été le cas dans certaines familles, un jour, vos enfants et vos petits-enfants viendront vous poser une question : « qu’avez-vous foutu lorsque vous aviez la force de lutter ? » Cet exemple suffit à lui seul pour montrer l’utilité de nos combats. Comme la réforme de l’enseignement que nous réclamons, le square Lumumba est un outil de transmission. Il doit être investi par les familles. L’extrait de la dernière lettre de Lumumba à sa femme inscrit sur le mât tronqué doit servir d’inspiration aux parents et à leurs enfants.

Le succès du square n’arrête pas le combat pour Lumumba

Certaines personnes ont exprimé à juste titre une inquiétude, celle de voir le combat pour la vérité sur la mort de Lumumba s’arrêter après qu’on nous ait « donné » ce square. Rien n’est plus faux. Parallèlement à la lutte pour la place Lumumba, nous n’avons jamais cessé de lutter pour que la lumière soit faite sur le rôle de l’État belge dans l’assassinat de Lumumba et que l’État congolais prenne aussi ses responsabilités. Nous avons ainsi soutenu et travaillé pour que la question des crimes coloniaux, y compris celui de Lumumba soit remis à l’agenda à travers une résolution parlementaire . Nous avons envoyé une lettre ouverte au gouvernement de la République Démocratique du Congo ainsi qu’au ministre des affaires étrangères belge afin que le discours volé le 30 juin 1960 retourne au Congo. Nous allons prendre des initiatives pour réclamer le retour de ses dents arrachés à son corps par le colon dépeceur et receleur de cadavre Gerard Soete. Nous avons exprimé le fait que Lumumba et sa pensée politique méritent la création d’un organisme – un institut ou un musée par exemple – qui leur est propre. Nous suivons avec attention la question de la plainte pénale déposée par la famille contre douze personnalités belges. Les politiques qui croient qu’avec le square Lumumba, nous allons rentrer dans le rang se trompent. L’affaire de la censure de Ludo De Witte en est un exemple illustratif. Notre réaction a été comme en 2015 au Bozar de ne pas laisser passer cet acte digne des vieux réflexes coloniaux. La pression populaire sur les réseaux sociaux, le tollé médiatique combinés à notre action ont conduit le bourgmestre à revenir sur sa décision. Les dénonciations de la censure le jour-même de la conférence en présence du bourgmestre ont été très fortes et utiles.

Le succès n’est qu’un premier jalon vers la concrétisation du reste des combats. Nous souhaiterions enfin que celles et ceux qui trouvent le square Lumumba insatisfaisant ou inopportun nous proposent des solutions de lutte concrètes afin d’arriver à réaliser ces différents objectifs. Je souhaite également personnellement que, comme nous l’avons fait, ces personnes organisent des débats où nous pouvons concrètement partager nos points de vue car c’est de la confrontation des idées que jaillit la lumière.

Sans être ni naïfs, ni aveugles, nous devons avancer pour le bien de l’Afrique et des générations futures dans les diasporas.

Kalvin SOIRESSE NJALL
Militant et Ex-Coordinateur du CMCLD (Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations)

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