Culture

Etat des lieu des mouvements de restitution d’objets spoliés en Afrique

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95 % du patrimoine culturel africain est détenu en dehors du continent africain

Le débat sur le rapatriement d’objets issus de la période coloniale a pris un tournant décisif avec le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017, durant lequel le président français reconnaissait que le patrimoine culturel africain devrait être aux mains des Africains. Le président commandait l’année suivante un rapport sur la situation des objets africains détenus dans les collections françaises pour établir de potentielles pistes pour leur restitution.

Le Rapport Sarr-Savoy

Le rapport Sarr-Savoy, écrit par l’économiste sénégalais Felwine Sarr et la curatrice allemande Bénédicte Savoy, détermine que 95 % du patrimoine culturel africain était détenu en dehors du continent africain. La mise en lumière de cette impressionnante disparité permit de réouvrir les discussions autour de la restitution du patrimoine africain en Europe et dans le monde.

Masque fabriqué par le peuple luba, Katanga en RDC au 19e siècle et pillé à Luulu le 26 mars 1896 par les troupes d’Oscar Michaux, engagé dans la Force publique de l’État indépendant du Congo.

De la Grèce au royaume du Bénin

Pourtant, depuis la seconde moitié du 20e siècle, de nombreux pays ont introduit des demandes officielles de restitution pour le rapatriement de leurs œuvres d’arts et autres objets culturels qui avaient été spoliés ou extraits illégalement. Le cas le plus célèbre est celui de la Grèce, ayant introduit plusieurs demandes officielles pour les frises de son célèbre temple du Parthénon à Athènes, aujourd’hui détenus par le British Museum.  La Grèce réclame le retour de ses œuvres depuis près de 200 ans, mais Londres conteste cette requête en argumentant qu’elles ont été acquises en toute légitimité avec l’accord des autorités Ottomanes (fin 18e), ce qu’Athènes dément.

Les statues en bronze du Dahomey, l’ancien Royaume du Bénin (qui correspond à l’actuel sud-ouest du Nigeria) pillées lors d’une expédition militaire anglaise au 19e. Ces sculptures ornementales ont fait l’objet de legs, ventes aux enchères et donations et on estime qu’aujourd’hui à peu près 3000 objets sont éparpillés dans le monde entier. Ils sont réclamés depuis les années 1970 par l’actuelle République du Nigeria auprès de divers musées européens, britanniques, allemands et autrichiens. Ce mouvement global de demande de restitution est dû principalement à l’émergence des études postcoloniales dans les années 80, et favorisé par les courants des African et Black Cultural Studies ainsi que les nouvelles mouvances pour les droits des minorités aujourd’hui. 

France, Allemagne, Pays-bas, Belgique, quelles voies de restitution ?

Le rapport Sarr-Savoy rappelle que les collections publiques des musées européens sont le résultat d’une histoire commune très chargée, édictée par la domination occidentale sur l’Afrique, et soutient que les Européens devraient maintenant rendre la pareille aux peuples africains. Deux ans après le rapport, le Parlement français a approuvé la restitution de plusieurs œuvres d’arts (les statues du trésor de Béhanzin au Bénin et le sabre d’Oumar Tall au Sénégal), mais aucun cadre politique de restitution n’a été institué dans la législation française. Ce document reste malgré tout unique en son genre, il permet d’examiner les collections ethnographiques françaises sous un prisme (post-)colonial et de donner l’impulsion pour changer les cadres de restitution en Europe.

Depuis lors, l’Allemagne a délivré en mai 2018 un code de conduite pour la restitution des objets coloniaux spoliés, adopté l’année suivante par les ministres de la culture des 16 régions allemandes. En mars 2019, les anciens musées coloniaux des Pays-Bas ont proposé un ensemble de principes à suivre pour la restitution des objets pillés pendant le régime colonial néerlandais. Le rapport Sarr-Savoy a également fait bouger les lignes en Belgique; le Parlement a désigné en juin 2020 une commission d’experts pour examiner le passé colonial du Royaume. Ils présenteront les résultats de leur enquête à la Chambre en Septembre 2021 et établiront les responsabilités de l’Etat belge dans la colonisation du Rwanda, du Burundi, de la République Démocratique du Congo.

Le secrétaire d’Etat en charge de la politique scientifique, Thomas Dermine, vient également de présenter en juillet 2021 la toute nouvelle politique de restitution belge des œuvres détenues dans les collections des musées et universités belges. Sa particularité est de distinguer la restitution physique des objets de la restitution des titres de propriétés, pour permettre de transférer ces derniers en attendant de résoudre les questions techniques du rapatriement physique. La proposition permet également aux objets obtenus illégalement de tomber dans le domaine public, passant du statut “inaliénable” (parce qu’ils appartiennent aux collections privées de l’Etat) à celui d’”aliénable”. Ce qui enlève un frein important dans les négociations pour la restitution de ces objets car ils ne font dès lors plus partie du domaine privé de l’Etat.

La décolonisation des Musées et l’exception belge

A l’heure où les voix post- et décoloniales se font entendre avec plus d’insistance, les grands musées commencent à introduire une plus grande diversité dans leurs thématiques d’expositions afin d’inclure les groupes marginalisés et tenter de décoloniser leurs pratiques. L’émergence des new museum studies dans les années 90 et 2000, un nouveau champ d’études académiques, a favorisé ces changements en dénonçant le manque de diversité dans la représentation et leur vision du monde trop européocentrée. Cette “critique représentationnelle” dénonce le néocolonialisme et remet en question le musée en tant que véhicule du modèle traditionnel Occidental.

Mais ce sont véritablement les demandes de restitution des populations indigènes qui ont obligé les musées à se remettre en question. Elles ont problématisé la vision typiquement occidentale de privilégier le prisme esthétique ou historique pour considérer les objets culturels, c’est-à-dire de les voir comme des objets inertes que l’on peut venir admirer pour leur beauté ou pour leur signification dans l’histoire. Là où les populations sources y voient une utilité cérémoniale ou symbolique, et abordent le point de vue de leurs ancêtres et de leurs traditions. Les grands musées nationaux, les musées des civilisations, les musées d’art ou d’histoire de l’humanité, qui rassemblent d’importantes collections d’art « primitif » et « exotique » (une dénomination raciste pour l’art traditionnel non occidental), ont été contraints de regarder leurs collections sous l’angle de l’histoire coloniale. Et depuis les trente dernières années, les principaux musées occidentaux en Europe et en Amérique du Nord ont dû dès lors réviser leur fonction et leurs manières d’envisager et de conserver les collections indigènes.

En Europe, les controverses depuis les années 90 autour des anciens musées coloniaux et leurs collections ethnographiques le montrent. La France a ordonné la fermeture du Musée des Arts Océaniens et Africains (MAAO) en 2003 et ouvrit le nouveau musée du Quai Branly, un signal fort pour le monde muséal. Les Pays-Bas ont transformé leur ancienne Institut Coloniale en un siège national indépendant (Institut Royal des Tropiques) qui oeuvre pour le développement durable. L’Angleterre a fermé son ancien « Commonwealth Institute » en 2015 et l’Allemagne a récemment fermé son ancien Musée Ethnologique pour ouvrir son controversé “Humboldt Forum Museum”. Seule la Belgique a décidé de garder les bâtiments d’origine de son musée colonial, le Musée de Tervuren. Malgré sa rénovation en Janvier 2018, sa “décolonisation” fut un véritable échec au vu des critiques vocalisées par les diasporas et les académiciens. Même l’ONU a publié une déclaration en février 2019 qualifiant d’insatisfaisante la gestion par le musée de son passé colonial appelant la Belgique à présenter des excuses publiques pour son passé colonial.

Une avance des pays anglo-saxon

En dehors de l’Europe, les cadres légaux de restitution avaient déjà été abordés par plusieurs pays, anglophones notamment. Les anciennes colonies britanniques s’étaient déjà penchées depuis plusieurs décennies sur les pratiques de restitution liées aux peuples autochtones (ou “Premières Nations”), en développant des cadres de restitution indigènes et coutumiers. L’Australie, le Canada et les Etats-Unis ont tous institué un plan national de restitution des objets autochtones depuis les années 80 et 90. Une autre alternative au rapatriement physique a été mise en place par les pays dont les communautés sources vivent à proximité des objets, qui rend dès lors possible une gestion partagée des collections au sein même des musées. L’exemple le plus connu est celui de la Nouvelle-Zélande et son musée TePapa qui a instauré un schéma de « gouvernance biculturelle » entre les populations maories et les professionnels du musée, un exemple où l’instance décisionnelle du musée est volontairement “indigénisée”.

La culture n’est pas politiquement neutre, les rapports de forces se transmettent aussi à travers elle, il n’y a pas de décolonisation sans décolonisation des esprits. Ces institutions muséales sont les premières représentantes des fondements culturels des sociétés européennes. Si elles prétendent incarner notre histoire, elles doivent également endosser la responsabilité politique et sociale du passé colonial.

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