Afrique

Décoloniser la coopération au développement c’est possible !?

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La colonisation a laissé des séquelles encore visibles aujourd’hui. Elle a profondément aliéné les sociétés colonisées sur le long terme (dépendances structurelles, perte totale d’identité, adoption d’archétypes culturels étrangers, manque de contrôle sur le développement économique).

Les connexions au niveau social et institutionnel établies pendant la période coloniale ont persisté de manière flagrante dans les rouages du système d’aide au développement. ​​En France et en Angleterre, la colonisation a été remplacée directement par des dispositifs dits de coopération. La “Françafrique” a été créée comme un réseau d’influence qui servait la diplomatie française. Des liens institutionnels et socio-culturels ont perduré, notamment à cause de la volonté des pays colonisateurs de garder une emprise politique et économique. C’est encore visible dans le fait que les organismes de la coopération travaillent aujourd’hui principalement avec les anciens pays colonisés (la Belgique travaille principalement avec la RDC, le Burundi, le Rwanda par exemple).

De la mission civilisatrice à la promotion du développement à l’occidentale.

Le nouvel ordre économique et politique international établi au moment de la prise d’indépendance n’était que la continuité de l’ordre colonial mais remis au goût du jour. La décolonisation n’a engendré presqu’aucune rupture de liens. Les interactions entre ex-colonisés et ex-colonisateurs sont toujours aussi fortes et elles restent très inégales car basées sur le même rapport de domination. Seul le discours a changé : d’une “mission civilisatrice » chargée de christianiser les populations “primitives”, le discours dominant prône désormais l’importance de “développer, industrialiser et moderniser les pays sous-développés”.

La nouvelle stratégie adoptée pour faire passer la pilule ? La coopération. Elle permettait de maintenir les nouveaux Etats dans l’apparence de l’autonomie tout en continuant de garder une certaine mainmise, affirme Jacques Chevalier. Les appareils d’aide bilatérale directe au développement, la coopération financière et administrative, l’assistance militaire et sanitaire montrent cette continuité de la dépendance structurelle sur le terrain. Même dans le cas où elle a été implémentée avec toutes les bonnes intentions, la coopération a dans les faits permis de garder un certain contrôle, dit l’auteur; soit en facilitant les échanges entre le Sud et le Nord, soit en ouvrant la voie aux investissements des multinationales, soit en assurant un pouvoir aux dirigeants locaux complices. Les rouages du système néocolonial mis en place après les indépendances ressemble énormément à l’impérialisme colonial. C’est la même vision du monde qui a soutenu l’entreprise coloniale, toujours basée sur l’intime conviction de la supériorité de la conception occidentale.

“Décoloniser” selon l’Europe

Qu’est-ce que veut dire décoloniser ? Aymar Nyenyezi Bisoka, professeur et politologue émérite de l’UMons spécialisé dans la pensée afro-critique, explique que décoloniser n’a pas le même sens pour les Européens et les Africains.

Pour la coopération occidentale, la décolonisation c’est continuer à faire du développement mais d’une meilleure manière expose Nyenyezi, notamment par des changements sémantiques, l’embauche de personnes noires ou afro-descendantes, par des partenariats plus équilibrés. Il s’agirait de rendre l’aide plus efficace, plutôt que d’entamer une véritable politique décoloniale. Pour Nyenyezi, il faut lier l’éthique et le politique. Les acteurs de la coopération, même s’ils sont dotés des meilleures intentions, ne se posent pas assez la question des origines de l’aide.

L’Europe doit se décoloniser elle-même et ses récits culturels

Pour les Africains, le décolonial c’est tout autre chose annonce le professeur. C’est réactiver un nouvel imaginaire, créer de nouvelles références. Par exemple, la rénovation du musée de Tervuren à Bruxelles a été entreprise seulement avec l’idée que se font les Européens de la “décolonisation”. La narration européenne autour de la décolonisation correspond aux récits culturels européens d’aide et de mission humanitaire – de civiliser le reste du monde, finalement. Mais l’Europe ne peut pas décoloniser l’Afrique; ce n’est ni sa place ni sa fonction, appuie Nyenyezi. Elle doit d’abord se décoloniser elle-même et ses récits culturels. Pour Nyenyezi, décoloniser c’est se décentrer, écouter et lire ceux qui ont vécu la violence de la décolonisation. C’est se dire “on ne sait pas ce que veulent les Africains”, “on ne sait pas ce que veut dire ‘se développer’ pour eux”.

La coopération ne va pas s’arrêter du jour au lendemain. ​​Mais elle pourrait se réinventer dans l’éducation en favorisant la remise en question en Occident comme en Afrique, défend Nyenyezi. Il faut éduquer à la possibilité de développer une conscience critique. Nyenyezi trouve une autre réponse dans la solidarité repolitisée. Il faut obligatoirement développer les valeurs de respect, de dignité et de décentrement pour ne pas tomber dans une solidarité unilatérale. La solidarité ne peut se penser sans la dignité de l’Autre. Il faut développer une position d’empathie avant tout politique, et connaître le poids de l’héritage colonial dans les interactions entre aidants et aidés.

Si on entame cette introspection critique pour la coopération, ​si on s’attaque vraiment aux causes structurelles de l’exploitation de l’Occident dans les pays du Sud, l’Occident n’aurait en vérité plus besoin du budget de la coopération et du développement. En attendant, l’examen critique de la coopération est nécessaire, il doit absolument se faire en envisageant toujours l’aide internationale comme un des moyens de la politique étrangère occidentale et jamais comme une fin en soi.

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